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Quand la Belgique se dilue dans la pluie de Toussaint

1er novembre.
La fête des morts.
L’anniversaire de mon père, né à Jemeppe-sur-Meuse.
Sa maman, ma grand-mère, nous racontait que pendant qu’elle accouchait on entendait sonner le glas.
Le glas, pour rappeler que le 1er novembre on ne rigole pas.
Naître le jour des morts, comme une forme de provocation.
Lorsque j’étais gamin nous faisions le tour des cimetières, des potées blanches sous les bras, ces fleurs qui m’évoquaient les coiffures bouclées des vieilles dames de l’époque.
C’était la tradition, incontournable, obligatoire.
A l’époque il faisait toujours froid, très froid, gris, terne.
On se plantait là, devant les tombes.
Les grandes personnes baissaient la tête, se figeaient, ne parlaient plus.
On attendait je ne sais quoi, dans le vent, dans le froid, dans un silence que seuls les visiteurs engoncés dans leur gros paletot troublaient en foulant doucement le gravier des allées qui crissaient sous leurs pas.
Je m’efforçais d’entrer en contact avec les morts à qui nous venions rendre visite.
Je me concentrais de toutes mes forces pour tenter de retrouver le son de leur voix, leur parfum, leurs mimiques, leur chaleur, leur sourire, tous ces bons moments.
Naïvement j’aurais voulu qu’ils m’envoient un signe, qu’il se passe quelque chose, un frémissement, un échange, n’importe quoi pourvu que le contact s’établisse.
Evidemment, il ne se passait jamais rien et à mes pensées secrètes seul répondait le croassement des corneilles.
Vite que cela se termine, que l’on aille chez bonne-maman retrouver les cousins, les cousines et manger de la tarte, bien au chaud.

Retour au présent, nous sommes le 1er novembre 2019
Il pleut ou plutôt il bruine, tout fin, comme un immense brumisateur.
On distingue à peine les gouttes, cela transperce tout, cela détrempe tout, insidieusement, jusqu’aux os dirait-on.
Les branches reluisantes,  petit à petit orphelines de leur feuillage, laissent échapper des milliers de petites gouttelettes d’une eau que l’on devine froide, froide mais source de vie.
J’ai fait un peu de ménage, nettoyé la maison, bossé dans divers dossiers alors je me pose quelques instants, un thé fumant à la main, je regarde un peu distraitement par la fenêtre le paysage marqué par l’automne.
La musique que diffuse la radio, « The Swan of Tuonela » de Jean SIBELIUS, comme l’annoncera un peu plus tard l’animatrice, fini de me plonger dans une sorte de torpeur introspective.
Dans ce voyage improvisé aux couleurs automnales, la grisaille humide de ce 1er novembre fait émerger dans mon esprit, comme une photo qui se révèle lentement dans le bain d’une solution argentique, l’image de la Belgique.
Cette brume, ce paysage gris au travers de la fenêtre rendu un peu flou par les gouttelettes, ces nuages couleur de plomb, agglutinés, qui ont pris position et que rien ne semble pouvoir déloger, cet horizon bouché, c’est une allégorie de notre petit royaume.
Plus de cinq mois que nous avons voté et toujours pas le moindre début d’une première négociation en vue de former un gouvernement fédéral.
Les différents émissaires du Palais se succèdent, en vain.
On voit furtivement, au bout d’une allée, le Roi serrer la main de deux personnages (toujours des hommes…) habillés de sombre, comme si il y avait un mort.
Et puis ces mêmes hommes s’en vont s’en se retourner pendant que le Roi, sourire crispé, regard un peu hébété, agite une main sans que l’on sache s’il dit au revoir à ces deux hommes ou s’il dit bonjour aux caméras qu’il sait braquées sur lui, sur eux.
Depuis cinq mois il ne se passe rien, on ne sait rien et quand les émissaires parlent c’est pour ne rien dire, ne rien nous apprendre, maîtrisant à merveille le « parlé creux ».
Les différentes Régions ont leur Parlement, leurs ministres, leur programme, ces bateaux ont pris la mer tandis que le Fédéral, lui, s’est échoué.
Echoué et sans capitaine.
Le capitaine a quitté le navire.
Battu et sans avenir politique dans ce pays, il a abandonné le gouvernail, lui qui aura tout fait pour atteindre le poste des commandes, jusqu’à trahir sa parole, jusqu’à pactiser avec ceux dont le but bien connu depuis longtemps est de couler le navire Belgique.
Un capitaine sans conscience, s’alliant avec des matelots peu fréquentables venus du Nord qui ont semés durablement leurs paroles, leurs pensées et leur doctrine de discorde et de haine jusque dans les rangs de ses propres couleurs, détruisant les valeurs progressistes que l’on pouvait trouver dans le socle fondateur du libéralisme.

Un capitaine lâche, incapable de s’affirmer face à la prise de pouvoir des nationalistes dont le résultat fut de libérer la parole des plus extrêmes jusqu’à les mener aux portes du pouvoir aux dernières élections.
Un capitaine vaniteux, méprisant,  juste bon à conduire les barques à fond plat des Grottes de Remouchamps.
Fidèle à lui-même, sans l’ombre d’un doute, sans possible remise en cause de son bilan, de son action, comme un disciple de Coué, convaincu de sa puissance, il quitte son poste pour embarquer dans un paquebot encore plus grand, celui de l’Europe.
Dans son sillage de vaincu deux anciens lieutenants du capitaine ont aussi quitté le bateau pour rejoindre l’Europe.
Soyons justes, ils ne sont pas les premiers looser à quitter leur pays pour squatter un siège au Parlement Européen, pour finir carrière, à l’abri des regards, des critiques, se faire oublier, le cul dans le velours et la bourse bien remplie.
D’autres partis et dans d’autres pays ont produit aussi quelques cas similaires.
Une attitude regrettable qui alimente avec force le moulin de la cause des populistes qui veulent la mort de l’Union européenne et de ses institutions.
Comment ne pas être en colère ?
Comment ne pas rejeter cette Europe-là, avec de tels comportements qui discréditent cette institution, ce projet ?

Qu’ils partent, le plus vite possible, ne plus voir ces gueules, ne plus entendre leurs paroles tordues et leur morgue !

Il pleut des cordes.
Et le bateau Belgique est à quai ou échoué… on ne sait pas, personne ne sait.
Il n’y a plus de carte, plus de boussole, plus de direction, plus personne pour prendre la barre.
Prendre la barre, pour aller où et avec qui ?
En attendant on ne sait quoi, le Belge continue à vaquer, docilement, sans faire de vague, comme à son habitude, dans une forme d’autogestion, toujours ce sens du compromis jusqu’à l’effacement, jusqu’à la dilution.
Dans cette impasse absolue on évoque de retourner aux urnes.
C’est ridicule et si nous devions arriver à cette mascarade, ce sera sans moi.
L’Etat Belgique n’est plus qu’une coquille vide et dans sa quête nationaliste la Flandre a pris le pouvoir sur bien des leviers laissant les francophones sur la touche.
La Wallonie est encore trop pauvre et la fin prochaine des transferts financiers de la Flandre ne fera que renforcer cette pauvreté.
Le tableau est sombre mais ne vaut-il pas mieux regarder les choses en face ?
Ne devrait-on pas demander le divorce et prendre notre destin en main plutôt que de subir une domination qui ne dit pas son nom ?
Comment faire ?
Comment prendre la mer ?
Sur quel bateau et avec quel équipage ?
Pour quelle destination ?

En abandonnant le navire, le capitaine a-t-il précipité le naufrage de la Belgique ?

Et pourtant, dans ce brouillard, dans cette bruine, dans ce plafond bas qui ne se relève pas, comme dans un beau conte de princesses pour crédules, la monarchie vient de fêter en grande pompe les 18 ans de la prétendante au trône.
En pleine débâcle, quoi de mieux qu’un bel exercice de propagande au service de la promotion de la monarchie, relayé par tous les médias francophones, jusqu’à l’overdose.
Dans cet amour pour le Palais que l’on voudrait unanime, ne faut-il pas y voir d’abord une tentative désespérée d’une partie du monde francophone qui s’accroche, tel à un radeau pourri, au dernier morceau de ciment de la Belgique ?

Je ne peux en vouloir à cette gamine née dans ce milieu, conditionnée, fabriquée, cadrée depuis son premier jour à accomplir un destin que d’autres ont choisi pour elle et duquel il est quasiment impossible d’y échapper.
La couronne est en réalité un carcan, une cage et je ne voudrais pas de cette vie.
Et puis se retrouver en photo avec toute la famille, y compris avec le grand-père indigne, sur une boîte de biscuits, non merci.

La Belgique n’est plus.
Nous ne sommes qu’un peuple errant sur place, encore un concept surréaliste.

Il pleut toujours et le vent fait tourbillonner des feuilles mortes aux couleurs diaprées (je tenais absolument à placer ce mot…).
A mes côtés, mon ami le chat ronronne doucement, tout va bien.

05.11.2019

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